Il y a quelques semaines, une professionnelle me confiait en formation : “Quand un enfant tourne en rond sans rien faire, j’ai l’impression de mal faire mon travail.” Cette phrase m’a frappé, parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont on a appris à regarder le temps des enfants. Un temps qui doit être rempli, animé, structuré. Un temps qui, s’il se vide, devient une sorte d’aveu d’échec professionnel.
Et pourtant. Et si c’était précisément là, dans ce creux, dans ce « rien à faire » apparent, que quelque chose d’essentiel se joue ?
Ce que l'ennui n'est pas
Ce que les neurosciences nous apprennent sur l’ennui est assez fascinant. Lorsque l’enfant entre dans cet état de faible stimulation extérieure, une zone du cerveau associée à la rêverie et à la créativité qui s’active. Ce n’est pas un vide neurologique. C’est, au contraire, une activité intérieure intense, souterraine, dont les effets sont difficiles à observer de l’extérieur mais bien réels dans le développement.
Teresa Belton, chercheuse à l’Université d’East Anglia, a consacré une partie de ses recherches à explorer le rapport entre l’ennui de l’enfance et les trajectoires créatives à l’âge adulte. Ce qu’elle a recueilli auprès de scientifiques et d’artistes est frappant : pour beaucoup, les périodes d’inactivité subie dans l’enfance ont été des espaces d’invention, de découverte de soi, de premiers engagements créatifs. La recherche en psychologie confirme ce que ces récits suggèrent : les moments de faible stimulation externe semblent favoriser une mobilisation intérieure, une pensée plus associative, plus libre ce qu’on appelle la pensée divergente, étroitement liée à la créativité.
Le jeu libre en crèche, c’est exactement ce terrain-là. C’est l’espace dans lequel l’enfant peut traverser le moment de vide, le laisser travailler, et en sortir par sa propre initiative avec une idée, un projet, une exploration qu’il a lui-même inventée.
La sursolicitation : un risque qu'on sous-estime
Je travaille depuis plusieurs années à former des professionnels de la petite enfance, et ce qui revient le plus souvent dans les échanges, c’est une peur très concrète : la peur d’être perçu comme inactif, insuffisant, peu professionnel, si les enfants ne sont pas constamment encadrés. Cette peur est compréhensible, elle en dit long sur la pression que les structures exercent sur leurs équipes, les attentes des parents et de la pression que la société exerce sur l’idée de ce que doit être une « bonne » journée pour un jeune enfant.
Mais à force de remplir tous les interstices, on prive l’enfant d’un apprentissage fondamental : celui d’être avec lui-même, de trouver ses propres ressources, d’habiter son propre espace intérieur. Un enfant dont chaque temps mort est immédiatement comblé par un adulte apprend, sans qu’on le formule ainsi, que l’initiative vient toujours de l’extérieur. Ce n’est pas l’autonomie qu’on lui enseigne là, c’est sa dépendance.
L'ennui constructif, l'ennui qui inquiète : apprendre à différencie
Il y a cependant une nuance importante à ne pas esquiver. Tous les ennuis ne se valent pas, et une bonne posture professionnelle commence par savoir les distinguer.
L’ennui constructif, c’est celui de l’enfant qui tourne, observe, touche, recommence et qui, passé un moment d’incertitude, finit par trouver son propre chemin. Il y a là une temporalité à respecter, un espace à préserver, une tentation à résister : celle d’intervenir trop tôt.
L’ennui qui mérite attention, c’est celui qui s’installe dans la durée, qui se teinte d’une certaine tristesse, qui s’accompagne d’un retrait du monde plutôt que d’une exploration discrète. Il n’a pas les mêmes causes ni les mêmes besoins. Il peut signaler une fatigue, un besoin de lien, un état émotionnel particulier qui appelle une présence adulte bienveillante et n’ont pas une animation, mais un regard, un mot, une disponibilité.
C’est toute la richesse de l’observation fine : apprendre à lire ces nuances sans les projeter, sans décider à la place de l’enfant ce qu’il ressent.
L'environnement, ce tiers éducatif qu'on néglige
Ce qui rend le jeu libre en crèche possible ou impossible, c’est très souvent l’espace. Un environnement surchargé de stimulations visuelles et sonores, où tout est déjà donné, laisse peu de place à l’initiative de l’enfant. À l’inverse, un espace pensé pour l’autonomie avec du matériel simple, accessible, modulable, des coins de repli, des zones d’exploration ouverte invite l’enfant à devenir acteur de son temps.
Ce n’est pas un hasard si les approches qui ont le mieux théorisé cela comme Reggio Emilia, Pikler, Montessori placent l’environnement au cœur de leur pédagogie. L’espace n’est pas neutre. Il parle à l’enfant avant même que l’adulte ouvre la bouche. Il lui dit : « Tu peux ici. Tu es capable. Tu as de la place pour toi. »
Aménager un espace propice au jeu libre, c’est donc, quelque part, aménager un espace propice à l’ennui fécond qui précède la découverte.
Ce que l'adulte doit apprendre à faire : rien (et c'est difficile)
La posture la plus exigeante dans ce contexte, ce n’est pas forcément celle qui anime ou qui propose, c’est aussi celle qui sait attendre. Qui fait confiance. Qui résiste à l’inconfort de laisser un moment se déployer sans intervenir. Et qui sait que ce temps où l’enfant tourne en rond n’est pas un vide à combler, mais peut-être l’espace où quelque chose de précieux est en train de germer.
C’est d’ailleurs l’un des fils conducteurs du documentaire ARTE L’ennui — Un sentiment digne d’intérêt : dans un quotidien saturé de sollicitations numériques, les espaces vides ont presque disparu de nos vies. Ce constat, qui vaut d’abord pour les adultes, vaut tout autant pour les enfants que nous accompagnons chaque jour.
Accepter que l’ennui ait sa place dans un lieu d’accueil et à la maison c’est enrichir la palette de ce qu’on offre à l’enfant. C’est reconnaître que son développement se nourrit à la fois de ce qu’on lui propose et de ce qu’on lui laisse l’espace de découvrir par lui-même et que les deux ont toute leur place dans une journée bien pensée.
